nouvelles/prose

Mercredi 14 mai 2008
C'est étrange comme les pavés de la ville sonnent sous mes pas comme il y a soixante ans, malgré ces jambes qui ont changées, ces pieds, ces chaussures. J'avais appris, par jeu ou inconscience, à marcher au même rythme que ces hommes qui claquaient vigoureusement les talons de leurs bottes.Clip clap, clip clap, je leur emboîtais le pas, toutefois quelques mètres derrière leur ombre.Clip clap, clip clap, le son résonnait sur ces mêmes pavés terreux, un peu comme une musique. D'ailleurs à cette époque, on n'écoutait pas de musique. Aujourd'hui il y a mon clip clap et le son d'un disque rétro qui dévale de la fenêtre d'une bâtisse. Juste sur le pallier, un petit gars, dans mon coeur un vieux souvenir de toi. Je me traîne jusqu'à ce banc public, vidée, sans souffle, suspendue aux moindres gestes du petit homme. Il a du voir dix ans de lune et en garder la pâleur. Ses bras ne sont pas plus épais que ce bâton qu'il traîne et ses jambes, ah ses jambes ! Je crois qu'il marche plus sur l'espoir que de ces maigres guibolles. S'il eu été brun, j'aurais crié ton nom. Par égarement sans doute. Dans ma folie, j'aurais embrassé le sol et l'aurais meurtri ensuite, de chaque lettre de ton prénom. David, David, mon bon David. J'aurais pu vous confondre, malgré ces soixante ans qui vous séparent. Tu marchais comme ça toi aussi, courbé, avec le poids de tes maux sur le sommet de ta tête. Et quand ta bouche s'ouvrait, c'était pour nous offrir un peu du bonheur qui te restait. Et tu souriais, tu souriais de nous voir sourire, tu souriais comme ce jour là où on monta dans le train, heureux de voir que je montais aussi, pressé dans les bras de notre mère que tu inondais de ton impatience.
-"dis maman, où va t- on?"
-"on part en voyage"
La bouche de la mère se ferma ainsi que ses oreilles. L'atmosphère du train était irrespirable, la chaleur asphyxiant toutes pensées. Les yeux de tous les passagers fixaient les médiocres et trop hautes fenêtres, où l'air semblait s'enfuir et certains à la longue se fermaient, résignés. Puis un dernier sursaut du wagon, la machinerie qui enfin se tait. La porte qui s'ouvre au milieu de nulle part. Une erreur, une panne? Peut-être. Au loin des arbres et le ciel bleu et cet air qui circule enfin! Seul le sol est d'un curieux gris qui accroche les chaussures. On se regarde David et moi, rechargeant nos poumons en air, on n'écoute pas ce que dit le drôle de guide, en plus on comprend pas ce qu'il dit. On le suit simplement comme tout le monde, dans une grande bousculade. Un drôle de voyage, une incompréhensible cohue, à pieds endoloris sur un vieux chemin de fer cassé, marchant, poussés par un souffle de vie. Des ombres qui s'agitent, des clip clap qui raisonnent, des bruits sourd parfois, des bruits de quoi? Et puis au loin cette musique, un orchestre...ça se rapproche, on y est. Au milieu d'une cour, entourée d'enceintes de pierres, des bâtiments à l'alignement parfait. On aspire encore, ce souffle de vie, devant le vert des collines conquérantes du paysage.On peint dans nos esprits ce joli tableau comme une ultime toile .C'est ...gigantesque.
 
C'est étrange comme cet enfant a ton regard. Une mer pleine de bouteilles perdues aux messages jamais lus, un feu qui s'essouffle sous une pluie. Mais pas une larme. Juste deux yeux grands ouverts, une lumière que vous prenez en pleine figure. Il oscille la tête de droite à gauche, régulièrement, d'un côté de la route puis de l'autre sans pourtant jamais traverser. Je crois qu'il attend. La même chose que toi sans doute. Mais quand on sait où mène la route, on peut être serein. On peut même rire de cette curiosité juvénile. C'est pas comme là bas. Là bas on ne riait pas. Là bas on avait que ton sourire. Ton sourire et une fenêtre qui donnait sur la cour et qui nous laissait entrevoir entre deux barreaux un bout de route, bordée par de hauts buissons en grandes haies. Elle était sinistre cette route, pourtant tu ne la quittais pas des yeux. Sauf quand tu voyais des ombres approcher. Là bas on a peur de tout, et la peur parfois ça tue. Et ces ombres là elles faisaient très peur.
 Chaque matin, maman allait travailler dans un bâtiment plus loin. Avec plein d'autres gens comme elle. Sauf le Dimanche. Dimanche était spécial. Comme nous d'ailleurs. Le docteur disait même qu'on avait de la chance d'être spéciaux toi et moi. Que ça nous sauvait la vie. Quand c'était l'heure de la visite, on passait des heures à se regarder, comme dans un miroir, à scruter ce qui nous appartenait, et on oubliait, les piqûres, la douleur, surtout la douleur. Là bas être spécial c'était avoir mal longtemps. Aussi longtemps qu'on pouvait. Puis on rentrait dans notre minuscule bâtiment, et tu retournais à cette fenêtre, scruter cette route. Et tu rêvais de t'y échapper, de courir de tes anciennes jambes fortes. Tu croyais qu'au bout il y avait la petite issue des chanceux qui ne revenaient pas. Mais cette route n'était rien d'autre que la route des anges.
Et un jour tu as voulu, voir de tes yeux, voir. Tu as lâché ma main sur le chemin du retour. Je t'ai vu te fondre dans le groupe au départ, et ton ombre s'éloigner, ton ombre comme la mienne, mon frère. Et j'ai crié suppliant l'aigle de bronze qui me narguait que tu reviennes, que tu reviennes. Mais tu n'es jamais revenu. Je me suis retrouvé seule, sans mon autre moi, sans mon jumeau, sans ma chose spéciale, passant et repassant chaque jour devant le slogan " Arbeit macht frei" ,travaillant à mourir dans une usine, au son d'un orchestre qui pleurait ses anges.
Des millions de gens ont pris cette route sans en revenir. Là bas. Auschwitz.
Par milady Write
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